Chapitre 14 : Soutenir les enseignants et les instructeurs à l’ère du numérique

14.4 Les conditions d’emploi

Figure 12.4 Class size affects the capacity to develop the skills and knowledge needed in a digital age
Figure 14.4.1 La taille des classes a un effet sur la capacité d’acquérir les connaissances et de développer les habiletés qui sont requises à l’ère numérique.

Les nombreux changements touchant les conditions d’emploi ont des répercussions sur la capacité du personnel enseignant et de formation d’offrir le type d’enseignement nécessaire à l’ère numérique.

14.4.1 La taille des classes

Le changement le plus visible est la taille des classes. Bien qu’il soit possible de réaliser des économies d’échelle en ayant recours à la technologie (voir par exemple Bates, 2013), tout en sachant qu’il n’y a pas de chiffre magique quant au nombre d’étudiantes et étudiants qu’il devrait y avoir par professeur. Nous avons vu dans les chapitres précédents que la présence enseignante et l’interaction entre les étudiantes et étudiants et des spécialistes dans la matière enseignée représentent des facteurs décisifs en ce qui concerne la capacité d’acquérir les connaissances et de développer les habiletés requises à l’ère numérique.

Il est vrai que la technologie peut remplacer la nécessité d’un enseignant et d’un instructeur pour la présentation du contenu. Toutefois, une communication continue entre le personnel enseignant et les étudiantes et étudiants est essentielle pour une compréhension approfondie et le développement des habiletés. Cela signifie que nous atteindrons bientôt une limite du nombre d’étudiantes et étudiants par enseignant ou instructeur au-delà de laquelle l’enseignement perdra rapidement de son efficacité, du moins en ce qui concerne les connaissances et les habiletés qui comptent le plus (Carey et Trick, 2013).

Le plus grand défi à cet égard est dans les grands collèges de deux ans et les universités où le nombre d’étudiantes et étudiants par classe de première et deuxième années peut atteindre mille. Même dans les classes de troisième et quatrième année, ce nombre peut dépasser la centaine. Alors, que pourrait-on faire pour maintenir un ratio enseignant: étudiant raisonnable? Les établissements d’enseignement ont pris différentes mesures pour relever ce défi.

14.4.2 Le recours accru à un personnel contractuel de formation et d’assistance

Un des plus grands changements dans les universités d’Amérique du Nord au cours des vingt dernières années est l’augmentation du nombre d’enseignantes et enseignants non permanents. Au Canada, l’explosion du nombre d’inscriptions dans les programmes de premier cycle (400 000 étudiantes et étudiants de plus entre 2002 et 2012) n’a pas été suivie d’une hausse correspondante du nombre de postes d’enseignants menant à la permanence. Si le nombre d’instructrices et instructeurs a doublé entre les années 1980 et 2006, nous avons assisté pendant la même période à une baisse de 10 % des postes permanents (Chiose, 2014).

La situation est encore plus dramatique aux États-Unis, où les universités et les collèges ont été beaucoup plus durement touchés par la crise économique en 2008 que leurs homologues canadiens, et tentent encore en 2022 de se remettre des effets des importantes compressions budgétaires en 2008.

Dans un article paru dans le principal journal canadien, le Globe and Mail, Simona Chiose a écrit (2014):

Les universités canadiennes disent qu’elles ne peuvent plus se permettre d’offrir un enseignement supérieur par des universitaires titulaires qui peuvent consacrer plus du tiers de leur temps à la recherche. Au lieu de cela, la plupart des universités ont décidé que, pour doter leurs salles de classe en personnel à un coût raisonnable, elles devaient se tourner, à des degrés divers, vers des instructeurs contractuels et des professeurs en enseignement.

Le personnel contractuel, comme les membres du personnel enseignant auxiliaire et les chargés de cours, possède en général un doctorat dans la matière à enseigner ou, pour la formation professionnelle, une expérience de travail pertinente. Au Canada, le syndicat (SCFP) représentant les instructrices et instructeurs contractuels réclame des contrats pluriannuels pour les chargés de cours qui, actuellement, doivent plutôt faire une demande chaque année pour le renouvellement de leur emploi. Ce que voudrait le syndicat idéalement serait que les universités donnent la priorité aux chargés de cours à temps partiel pour les postes menant à l’enseignement. Les postes de ce type ne sont pas titularisés, mais ils offrent une meilleure sécurité d’emploi que les postes contractuels. Grâce à cette sécurité d’emploi, cela leur permettrait en outre d’avoir accès à une formation en enseignement.

Une autre évolution encore plus alarmante au cours des dernières années est la tendance croissante d’avoir recours à des étudiantes et étudiants au cycle supérieur comme assistantes et assistants à l’enseignement. Dans un tel cas, ceux-ci doivent souvent donner des cours à 200 étudiantes et étudiants, ou même plus, de première et de deuxième année. Cette stratégie est aussi de plus en plus fréquente dans certains établissements d’enseignement après le passage à un modèle hybride avec des composantes en ligne et en face-à-face, tout particulièrement dans les cas où il y a transformation d’un grand cours magistral vers un apprentissage hybride. En comptant les assistantes et assistants à l’enseignement, le ratio enseignant : étudiants dépasse souvent 1 : 100 dans les grandes classes. Ces assistantes et assistants ne suivent en général aucune formation supplémentaire pour l’enseignement en ligne, bien que dans de nombreux cas (mais pas tous) ils reçoivent tout de même une formation pour l’enseignement en face-à-face.

Pour les cours entièrement en ligne, on utilise souvent un modèle différent en établissant un ratio enseignant : étudiants à moins de 1 : 40 pour les cours du premier cycle et à moins de 1 : 30 pour les cours des cycles supérieurs. L’augmentation à l’échelle se fait par l’ajout de personnel auxiliaire et de professeurs associés contractuels à temps partiel. Ce personnel auxiliaire reçoit une rémunération pour suivre un bref cours d’information sur l’enseignement en ligne, qui définit les objectifs pour ce mode d’enseignement. Il s’agit d’un modèle abordable, puisque les frais de scolarité supplémentaires versés par les étudiantes et étudiants couvrent amplement le cout lié à l’embauche d’un personnel de formation contractuel additionnel après la phase de création du cours (Bates et Poole, 2003).

Toutefois, tout cela a été rendu possible parce que la plupart des cours en ligne étaient destinés auparavant surtout aux étudiantes et étudiants au niveau supérieur du premier cycle ou à ceux des cycles supérieurs. Les cours mixtes et en ligne étant maintenant aussi offerts aux classes nombreuses de première et deuxième année, les modèles élaborés à cette fin ne satisferont peut-être pas à tous les critères de qualité prévus dans les « pratiques exemplaires » en matière de cours en ligne.

Il s’agit d’un problème épineux pour différentes raisons :

  • toute tentative de généralisation est extrêmement risquée, vu que les pratiques en usage pour la gestion des classes en face-à-face et des classes en ligne varient considérablement pour chaque mode de prestation ainsi que d’un établissement d’enseignement à l’autre;
  • la décision de recourir à des assistantes et assistants à l’enseignement ou à un personnel de formation contractuel à temps partiel est justifiée dans une plus large mesure par des considérations financières que par des pratiques exemplaires en matière de pédagogie;
  • d’autres facteurs outre l’argent et la pédagogie entrent en ligne de compte dans le recours à des assistantes et assistants à l’enseignement et à un personnel enseignant auxiliaire – par exemple la volonté d’offrir un soutien financier aux étudiantes et étudiants diplômés et étrangers, la notion d’une formation d’apprentissage en enseignement et les effets de l’offre et la demande chez les titulaires d’un doctorat qui désirent faire carrière dans l’enseignement et la recherche universitaires;
  • dans l’apprentissage mixte et en ligne, il n’y a pas de règle d’or en ce qui concerne le ratio enseignant : étudiants – pour le volet théorique des matières d’analyse quantitative et les matières des STIM (sciences, technologie, ingénierie et mathématiques), des ratios plus élevés sont viables sans perte sur le plan de la qualité grâce à la correction et la rétroaction automatiques, mais pour les volets pratiques, le ratio doit être beaucoup plus bas en raison de la nécessité de partager l’équipement et de fournir un encadrement aux étudiantes et étudiants;
  • les MOOC donnent l’impression (à tort) qu’il est possible d’augmenter à moindre cout l’apprentissage en ligne basé sur des crédits par l’élimination du soutien académique fourni par des enseignantes et enseignants permanents.

Outre ces réserves, il y a une préoccupation légitime que la trop grande dépendance à l’égard des assistantes et assistants à l’enseignement pour les cours mixtes et en ligne aura des répercussions négatives à la fois sur les étudiantes et étudiants et sur l’apprentissage en ligne en général :

  • dans les grandes classes en face-à-face, la pédagogie des cours mixtes et en ligne pourrait mettre l’accent de façon trop marquée sur la seule transmission d’informations en raison du manque de formation et d’expérience des assistantes et assistants en apprentissage en ligne;
  • pour les cours entièrement en ligne et hybrides, il pourrait y avoir une hausse du mécontentement et des abandons chez les étudiantes et étudiants, en particulier en première et deuxième années, parce qu’ils n’ont pas accès au soutien nécessaire pour leur apprentissage en ligne; dans un tel cas, le personnel enseignant ainsi que les étudiantes et étudiants auront l’impression que l’apprentissage entièrement en ligne est d’une qualité moindre que l’enseignement en salle de classe;
  • le personnel enseignant et, tout particulièrement, les syndicats pourraient considérer que le recours à l’apprentissage mixte et en ligne est une solution mise de l’avant par l’administration afin de réduire les couts et, avec le temps, le nombre d’emplois permanents; ils tenteront donc de bloquer la mise en œuvre de tels programmes.

Pourquoi les assistantes et assistants à l’enseignement ne sont-ils pas en mesure de fournir le soutien nécessaire en ligne, alors qu’ils peuvent le faire pour les classes en face-à-face? Tout d’abord, on peut se demander s’ils peuvent vraiment fournir un soutien adéquat aux étudiantes et étudiants de première année dans de grandes classes. Quoi qu’il en soit, dans les cours en ligne dans des matières où la discussion est un aspect important, où les étudiantes et étudiants et le personnel de formation doivent faire des évaluations qualitatives et prendre des décisions et où le savoir doit être organisé et structuré, en d’autres mots un domaine où l’apprentissage ne se limite pas à la transmission et à la répétition de l’information, dans de tels cours les étudiantes et étudiants doivent pouvoir échanger avec le personnel de formation ayant une connaissance approfondie de la matière. Par conséquent, il y a tout lieu d’engager du personnel de formation auxiliaire (qui a habituellement les qualifications découlant d’études universitaires supérieures ) pour enseigner dans des formats mixtes ou en ligne, mais non d’engager de façon générale des assistantes et assistants à l’enseignement (même s’il y a toujours des exceptions).

14.4.3 L’éléphant dans la pièce

Cependant, le débat sur le recours au personnel enseignant auxiliaire et aux assistantes et assistants à l’enseignement masque un problème plus important. Il existe deux facteurs conduisant à des classes de très grande taille en première et deuxième années dont les professeurs et leurs syndicats ne veulent vraiment pas parler :

  • la pénurie de ressources pédagogiques pour les étudiantes et étudiants de première et deuxième années, car le personnel enseignant expérimenté se concentre davantage sur les cours de niveau supérieur et préfère enseigner à des classes de taille réduite, et donc, ce sont les étudiantes et étudiants de première et deuxième années qui en font les frais;
  • l’enseignement finance la recherche, mais trop souvent, les revenus tirés des frais de scolarité sont injectés dans les activités de recherche. De toute évidence, si le corps enseignant consacrait plus de temps à l’enseignement et moins à la recherche, il y aurait plus d’enseignants et d’enseignantes disponibles pour les cours. Comme il est mentionné ci-dessus, la charge d’enseignement pour le personnel enseignant permanent et expérimenté est souvent passablement faible et comprend principalement des classes de niveau supérieur d’une taille limitée. Un rapport du Conseil ontarien de la qualité de l’enseignement supérieur (Jonker et Hicks, 2014) laisse entendre que si l’on doublait le temps d’enseignement des enseignantes et enseignants (qualifiés de traditionalistes de la recherche par ce rapport), cela équivaudrait à ajouter 1500 membres au personnel enseignant de la province, un nombre suffisant pour doter en personnel une université de taille moyenne.

14.4.4 La diversité croissante du personnel enseignant

Nous avons beaucoup discuté dans ce livre de la diversité croissante des étudiantes et étudiants et des incidences que cela avait sur l’enseignement. Il faut aussi ajouter à cet égard la diversité de plus en plus grande chez le personnel enseignant :

  • des enseignantes et enseignants permanents qui se concentrant sur la recherche et possèdent des qualifications universitaires élevées, mais relativement peu ou aucune formation en enseignement;
  • un personnel enseignant auxiliaire ou des chargés de cours contractuels qui sont très qualifiés sur le plan universitaire, mais dont les possibilités de perfectionnement professionnel en enseignement sont faibles ou nulles;
  • des assistantes et assistants à l’enseignement qui ont des qualifications universitaires de niveau intermédiaire, mais par ailleurs peu ou aucune formation en enseignement;
  • des instructrices et instructeurs dans les programmes professionnels et techniques qui ont de l’expérience de travail, mais peu de formation en enseignement;
  • un personnel enseignant du primaire et du secondaire qui possèdent une bonne formation sur les méthodes pédagogiques générales, mais très peu d’entre eux ont une formation axée sur l’enseignement à l’ère numérique.

Les raisons et la signification de cette diversité croissante du personnel enseignant dépassent le cadre du présent livre. Néanmoins sans une certaine forme de sécurité d’emploi, il y a peu d’occasions ou d’avantages à suivre une formation sur les nouvelles technologies et les nouvelles méthodes pédagogiques.

Références

Bates, A. and Poole, G. (2003) Effective Teaching with Technology in Higher Education: Foundations for Success San Francisco: Jossey-Bass

Bates, T. (2013) Productivity and online learning redux, Online Learning and Distance Education Resources, December 23

Carey, T., & Trick, D. (2013). How Online Learning Affects Productivity, Cost and Quality in Higher Education: An Environmental Scan and Review of the Literature. Toronto: Higher Education Quality Council of Ontario,

Chiose, S. (2014) Increased pressures, class sizes, taking their toll on faculties in academia, Globe and Mail, December 16

Jonker, L. and Hicks, M. (2014) Teaching Loads and Research Outputs of Ontario University Faculty: Implications for Productivity and Differentiation Toronto: Higher Education Quality Council of Ontario

Activité 14.4 Les conditions d’emploi

  1. Pourquoi la taille des classes est-elle particulièrement importante pour développer les connaissances et les compétences nécessaires à l’ère numérique ?
  2. Certains gouvernements pensent que l’apprentissage en ligne permettra des classes plus nombreuses. Êtes-vous d’accord? Quelles sont vos raisons ?
  3. Quels sont les avantages et les inconvénients de n’avoir que du personnel enseignant dans les universités, comme des professeurs menant à la permanence et/ou des professeurs auxiliaires/sessionnels/contractuels, en termes de développement des connaissances et des compétences requises à l’ère numérique ?

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L’enseignement à l’ère numérique Droit d'auteur © 2023 par Anthony William (Tony) Bates est sous licence License Creative Commons Attribution - Pas d’utilisation commerciale 4.0 International, sauf indication contraire.

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